Jeunesse conspirationniste et complotiste

Illuminatis, chaos ou encore terre plate, ils sont de plus en plus nombreux à préférer aux politiques les théories du complot. Dans un contexte social tendu, les jeunes se désintéressent progressivement des représentants du gouvernement français. Mais alors, que choisissent-ils de croire ? Comment s’informent-ils ? Nous avons recueilli plusieurs témoignages émanant des principaux concernés.

Selon une première hypothèse, le jeune enclin à se tourner vers les théories de conspiration est en général déscolarisé, inactif et marginalisé. Il utilise beaucoup internet (si ce n’est qu’il en fait sa principale occupation) et surfe souvent sur des sites qui lui apportent d’autres vérités. D’un point de vue objectif, elles peuvent se révéler parfaitement plausibles, quoique souvent farfelues. Croire en ces “vérités” procure au jeune un sentiment de supériorité. Les autres ne seraient ni plus ni moins que des « moutons », tombés dans le système.

Une jeunesse en déséquilibre

Rudy Reichstadt, fondateur et rédacteur en chef du site Conspiracy WatchRudy Reichstadt est sociologue, professeur à l’université et fondateur de la plateforme internet Conspiracy Watch. Son site propose un avis critique des théories du complot et est reconnu par le ministère de l’Éducation nationale. Il décrypte ici le phénomène de conspirationnisme à partir des propos de trois jeunes personnes interviewées. L’un est cuisinier au chômage depuis deux ans, l’une est sans-emploi, l’autre est diplômé dans le secteur banquier. Jean-Yvan* a 30 ans, Rachel* 22 et Juan* 24. Quand Jean-Yvan décrit son sentiment

envers la politique française, on distingue aisément une méconnaissance flagrante, à l’instar de Rachel. Sans vraiment argumenter, ce qui ressort surtout de nos entretiens, c’est l’indifférence mêlée de dégoût qu’ils ressentent envers le gouvernement. 2 sur 3 affirment n’avoir jamais voté et en retirent presque une fierté. Force est de constater que ces deux profils ont un rythme de vie similaire : pas de travail, pas d’activité, si ce n’est l’ordinateur. Jean-Yvan et Rachel ont l’impression de « sortir du moule », pour eux c’est plus une émancipation qu’un manque à son devoir de citoyen. Tous deux insistent sur le fait que voter est inutile. D’ailleurs, Rachel se plaît à citer Coluche « S’il changeait quelque chose, il y a longtemps que le droit de vote aurait été interdit ». Les politiciens ? « Tous les mêmes ! », assène Rachel. « Corrompus et viciés », renchérit Jean-Yvan. Ils fustigent aussi les puissances occidentales et insistent sur l’existence d’un complot international d’envergure. Mais quels sont leurs arguments ? Aucun. Ils dénoncent une population manipulée mais leurs réponses semblent surfaites. Rachel ne connaît d’ailleurs aucun nom de personnalité politique mis à part François Hollande et Nicolas Sarkozy. « (…) Nous ne disposons pas vraiment de données permettant de tirer des conclusions définitives (…), affirme Rudy Reichstadt. (…) Il semble toutefois que moins on est diplômé et plus on est perméable au conspirationnisme, même si c’est un constat qui doit être nuancé. » Juan offre déjà un point de vue plus critique. Il assure avoir voté pour la première fois aux élections municipales de sa ville en 2014, poussé par ses parents et son entourage proche. Cette année-là, il n’en a rien retiré. Comme s’il s’était rendu aux urnes, un peu comme un automate, sans connaissances et sans réelle conscience politique construite. Aujourd’hui, son avis a eu le temps de mûrir. « Chacun doit se sentir concerné par la politique, étant en démocratie c’est le peuple qui gouverne, et cette question n’aurait pas lieu d’être si nos principes démocrates étaient respectés. » Ce qui l’horripile, c’est l’aspect « com » d’une politique qu’il considère comme surmédiatisée, et de représentants malhonnêtes.

Dessin satyrique de Nawak

Dessin satyrique de Nawak

Un autre point important et indigeste : le recours au 49.3 de Manuel Valls. Mais alors comment récoltent-ils leurs informations ? Tous trois s’accordent à dire que leur plus grande source est sans aucun doute Internet, avant les discussions avec leur entourage. En revanche la télévision et les journaux ne sont pas fiables pour eux. « Les médias de masse », comme ils les appellent, sont tout bonnement contrôlés par l’Etat et ne diffusent qu’une information partielle ou tronquée. Et quand on leur demande de citer un problème majeur dans la société, 2 sur 3 répondent « l’image que l’on veut renvoyer ». Juan se distingue encore une fois en répondant « l’éducation ».

Comment s’y fier dans ce cas-là ? Les propos tenus par ces jeunes mettent en lumière un malaise profond ; une jeunesse qui ne sait plus sur quel pied danser, au vu d’un système politique défaillant, sinon corrompu; une jeunesse qui ne sait plus quoi, ou qui croire et cherche à résoudre ses interrogations intérieures par ses propres moyens.

Quelles théories, et quel processus ?

Internet regorge de sites et de plateformes dédiées au complot, comme par exemple Wikistrike, StopMensonges.com ou encore Egalité et Réconciliation. Certains s’informent aussi via des vidéos sur Youtube. Là est toute la difficulté avec l’utilisation d’Internet : filtrer les infos est chose difficile puisque l’on trouve absolument de tout. « (…) Les théories du complot qui reviennent le plus chez les jeunes semblent être celles sur l’existence d’un complot mondial “Illuminati”, l’idée qu’on n’a pas marché sur la Lune et également que les attentats terroristes menés au nom de l’islam radical au cours des quinze dernières années (le 11-Septembre en particulier) sont des mises en scène (…) »

Après avoir discuté avec nos interviewés, il en ressort que Rachel pense le monde contrôlé par les Illuminatis, Jean-Yvan est persuadé que capture-decran-2017-03-01-a-11-35-27la terre est plate et que l’on n’a jamais marché sur la Lune, Juan lui, dénonce le rôle majeur que jouent les Occidentaux dans les conflits géopolitiques actuels. Là encore, on assiste à une certaine complexité du « problème » complotiste puisqu’il s’avère en effet que les puissances occidentales ont d’obscures motivations, au détriment de certains pays du Moyen et Proche Orient. Dur de démêler le vrai du faux dans tout cela ! Résultat : la jeunesse, en pleine construction identitaire politique et sociale, ne sait plus à quel saint se vouer… Et donc naturellement, se tourne vers les informations relayées sur Internet, média qu’elle maîtrise le mieux puisqu’elle a été baignée dedans dès sa plus tendre enfance. Les personnes interrogées dans le cadre de cette enquête affirment avoir commencé à se poser des questions sur le système après les attentats du 11 septembre 2001. Rudy Reichstadt a plusieurs explications à ce phénomène : « Les jeunes sont sans doute les plus vulnérables parce que, leur formation intellectuelle étant loin d’être achevée, ils ne disposent pas toujours des connaissances et des réflexes méthodiques, critiques, leur permettant de résister à ce type de discours qui peut être très intimidant intellectuellement (…) en même temps que très séduisant : les théories du complot produisent un effet de satisfaction cognitive proche du plaisir que l’on peut ressentir lorsqu’on découvre la solution d’une énigme. »

Les moyens de lutte contre la désinformation

Selon Rudy Reichstadt, « il faut faire preuve de pédagogie, éduquer les jeunes aux médias, renforcer l’apprentissage de la méthode scientifique et du doute méthodique ». Il décrit aussi l’importance de l’Éducation nationale pour lutter contre ce phénomène. « Le travail est immense, ingrat, mais il est nécessaire ». Cela passerait donc par le biais de l’école, le collège ou le lycée : organiser des cours dédiés à la désinformation, les dégâts qu’elle peut potentiellement causer chez un jeune, ou dans une famille entière. Sur le site officiel du gouvernement français, une section a été créée pour lutter contre la désinformation, « On te manipule.Fr »capture-decran-2017-03-01-a-11-41-04.

Dans cette rubrique, on trouve des mises en garde contre les sites de conspiration et des explications sur comment ne pas tomber dans le piège de la théorie du complot. Cette section a été créée tout spécialement pour les jeunes, après des incidents survenus lors de la minute de silence, après les attentats de Charlie Hebdo. L’électro-choc pour le gouvernement. Ces interviews ainsi que l’avis du sociologue Rudy Reichstadt permettent de corroborer l’hypothèse selon laquelle les jeunes marginalisés ou inactifs ont des prédispositions à « tomber dans le conspirationnisme ». Il y a donc un profil type, même s’il faut nuancer.

D’autre part, selon tous nos éléments, il semble que l’État ait trop pris ce phénomène à la légère, et se retrouve un peu dépassé : « on a trop longtemps et jusqu’à aujourd’hui observé une complaisance incroyable à l’égard de ce type de discours », critique Rudy Reichstadt. Il relève maintenant de l’Éducation nationale pour apprendre aux jeunes comment bien s’informer et ne pas tomber dans les sites internet aux théories douteuses. Il est aussi important de souligner qu’aucune structure ou numéro vert n’existe pour les proches, qui pourraient se questionner et être soucieux pour leurs enfants. Comment leur répondre ? Que faire pour qu’ils reviennent « à la réalité » ? Tout cela peut paraître pathétique mais les théories du complot omniprésentes dans une famille peuvent créer de graves tensions. Jean-Yvan par exemple, est coupé de sa mère à cause de cela. Dernièrement, il faut rajouter que la responsabilité incombe aussi au système politique et ses politiciens, dont le rôle flou dérange les jeunes, qui ne se sentent pas ou plus représentés.

* Les prénoms ont été changés.

Loanne J