Le féminisme : Argument préféré des candidats en 2017 ?

« La Femme », « Les Femmes », « Le Féminisme », « Les Droits des femmes », on ne compte plus le nombre de références au féminisme qui ont été égrenées tout au long des campagnes électorales de 2017. Retour sur cette course au « plus féministe que moi tu meurs » avec Françoise Picq, enseignante chercheuse et spécialiste de l’histoire et de l’actualité du féminisme, Olga Trostiansky, fondatrice du Laboratoire de l’égalité, et Aurore Bergé, députée et porte parole de La République En Marche.

Avant d’arriver en politique, le féminisme a surtout explosé ces cinq dernières années dans la pop culture, la musique, la mode, et même le marketing. Être féministe est devenu « trendy », et les candidats n’ont pas pu échapper à cette vague. Alors que Marine Le Pen n’avait prévu que quatre mesures dans son programme entier qui s’intéressaient aux droits des femmes et à l’égalité homme-femme, cela ne l’a pourtant pas empêchée de s’auto-définir comme féministe pendant la campagne. Son objectif derrière cette nouvelle étiquette ? Nourrir ses idées islamophobes, comme l’explique Françoise Picq : « Marine Le Pen avait une façon de défendre les droits des femmes qui était de dire que tout était la faute de l’Islam, donc c’est une récupération de l’argument féministe pour le faire entrer dans sa conception raciste ».

Durant la campagne, l’association « Les laboratoires de l’égalité » a interpellé chaque candidat sur la question de la parité. La fondatrice, Olga Trostiansky et son équipe, qui souhaitent « construire une culture de l’égalité », ont présenté à chaque candidat leur pacte pour l’égalité, une charte qui les engageait à participer à la construction d’une égalité entre les hommes et les femmes. Elle explique : « Nous avons fait le tour de tous les candidats avec notre pacte pour l’égalité. Jean-Luc Mélenchon l’a signé tout en disant qu’il fallait aller plus loin. Benoît Hamon l’a également signée. Emmanuel Macron l’a signée en faisant deux réserves. On a beaucoup travaillé avec les candidats à la présidentielle sur l’ensemble des propositions, et nous attendons beaucoup du gouvernement en place ».

La parité en marche

Dès lors pour ces candidats à la présidentielle, l’argument féministe, réel symbole de modernité, a fait partie intégrante de leur programme. Très tôt, Emmanuel Macron souhaite faire de la parité son cheval de bataille, en promettant de former un gouvernement totalement paritaire, chapeauté par une femme Premier Ministre. Pour Aurore Bergé, militante et élue d’En Marche, cet intérêt pour la parité était plébiscité puisqu’au delà du féminisme, c’est une volonté d’égalité qui était recherchée par le parti d’Emmanuel Macron : « C’est une question d’égalité tout simplement. Je suis féministe et je suis militante sur ces questions là. Mais ça va plus loin que ça, c’est aussi une question de lutte contre les stéréotypes, quelle est l’image qu’on renvoie aux petites filles et aux jeunes filles ? On a des stéréotypes de genre qui sont très marqués encore. Le fait qu’une petite fille puisse se projeter en regardant une photo de l’Assemblée Nationale où elle va voir que l’Assemblée est féminisée, ça veut dire que c’est un horizon qui est possible pour elle. C’est à la fois un enjeu d’égalité pour maintenant et un enjeu de lutte contre les stéréotypes pour demain. On montre qu’il n’y a pas de métiers ou de Catégorie Socio-Professionnelle qui soit interdite aux femmes ».

Si au final c’est bien un homme, en la personne d’Edouard Philippe, qui a été nommé, la promesse de parité, elle, a été bien tenue. De même, pour les législatives, le parti La République En Marche a investi autant d’hommes que de femmes. Et le résultat est probant, comme l’explique la fraîchement élue Aurore Bergé, quand on veut être paritaire, on peut !  Elle explique : « Au sein de LREM à l’Assemblée Nationale on a 47% de femmes. Cela prouve que quand on cherche vraiment à investir des femmes, on arrive à le faire ! Cela nous change de l’argument qu’on a toujours entendu, à savoir ‘on cherche des femmes mais on n’arrive pas à les trouver’. Et de notre côté on les a investi dans des circonscriptions qui sont gagnables. Le problème c’est que non seulement en France on n’investi pas assez de femmes, mais en plus on les investi dans les circonscriptions les plus pourries où on est sûrs qu’elles ne seront pas élues ».

Un succès en demi-teinte

223 élues femmes à l’Assemblée Nationale, un gouvernement paritaire, une femme au Ministère des Armées, on pourrait penser naïvement que l’argument féministe entendu partout pendant la campagne a eu un résultat concret. Pourtant, quand on regarde de plus près, les Ministères régaliens de l’Intérieur, de la Justice, de l’Europe et des Affaires Étrangères et de l’Économie et des Finances sont aux mains d’hommes. De même, à l’Assemblée Nationale, les chefs de groupe sont tous des hommes, et le président de l’Assemblée lui aussi. Ce scénario de victoire en demi-teinte reste une belle avancée pour Aurore Bergé qui souligne que des femmes sont tout de même présentes aux postes de Vice-Président de l’Assemblée Nationale ou encore de Président de Commission.

Pour Françoise Picq en revanche, au delà du genre, les postes à hautes responsabilités demandent surtout une personnalité forte : « On pourrait dire qu’avoir une femme Premier Ministre ou Présidente se serait une prochaine avancée, mais est-ce que c’est ça le changement le plus important ? Non, puisque ça dépend de la personne. Des femmes Premier Ministre on en connaît en Angleterre, ou en Allemagne, où Angela Merkel y est très solide, c’est une personnalité forte et estimable. Jusqu’ici on a eu des femmes ministres dans pas mal de positions et qui ont été assez bonnes en général, ce ne sont pas des marionnettes. Le problème dans les postes qui sont aussi personnalisés que ça, c’est que le fait que ce soit une femme n’est pas une garantie de réussite et de progrès ».

Plus concrète, Aurore Bergé de son côté nous explique qu’il va falloir voir au-delà du genre pour se concentrer uniquement sur les compétences des élus : « Il faut qu’on prouve par notre travail que nous avons notre place, que nous ne sommes pas là par hasard. Moi je suis contre les stéréotypes, je ne suis pas là pour dire qu’il faut plus de femmes parce qu’elles font différemment ou qu’elles ont une sensibilité différente. Je réclame le droit à l’indifférence. On est là parce qu’on est compétents, qu’on soit un homme ou une femme ».

Si Hilary Clinton et Nathalie Kosciusko-Morizet n’ont jamais hésité à utiliser leur condition de femme comme argument durant leur campagne respective, c’est la première fois que des candidats masculins ont évoqué autant leur droit à être féministe. De même, au Canada, le Premier Ministre Justin Trudeau ne cesse de parler de féminisme et lutte contre toutes les formes de discrimination. Même si en France les avancées restent minimes (on passe seulement de 27% à 38% de femmes à l’Assemblée Nationale), la cause, elle, bénéficie de toute cette médiatisation et fait chaque jour un pas de plus vers l’égalité des sexes. Et ce combat est loin d’être fini et mènera à de nouveaux combats, comme le disait Simone Veil : “Les opprimés en révolte n’ont jamais réussi à fonder une société non oppressive”.

 

 

 

Dan Hastings