Le FN : l’Icare de la politique française

Le Front national traverse une crise sans précédent depuis sa création en octobre 1972. Depuis sa défaite au second tour de l’élection présidentielle, le parti de Marine Le Pen n’arrive pas à sortir la tête de l’eau. Englué dans l’affaire des soupçons d’emplois fictifs des assistants FN, le parti d’extrême-droite voit les turbulences se multiplier, notamment en interne où la situation se tend plus que jamais.

En mai dernier, le Front national était aux portes de l’Elysée. Malgré une défaite face à Emmanuel Macron, Marine le Pen avait réussi à fédérer près de 10,6 millions d’électeurs autour d’elle – un score historique et surtout, jamais atteint pour le parti d’extrême-droite. Mais depuis, le FN n’a jamais cessé de chuter, tel Icare dont les ailes faites de cire auraient fondu alors qu’il volait trop près du soleil.

Les dissensions politiques se révèlent au grand jour

Si le Front national sauve la face à l’occasion de ce second tour des législatives, la présidentielle a paradoxalement marqué un coup d’arrêt pour la formation d’extrême-droite. Depuis, les tensions internes se sont réveillées et les désaccords politiques ne cessent de s’accroître, notamment entre pro et anti-Philippot. Un constat qui ne surprend pas Anaïs Voy-Gillon, membre de l’Observatoire Européen des Extrêmes et auteur de l’Europe à l’épreuve du populisme :

“Les désaccords entre les membres des partis ne sont pas nouveaux. […] Les résultats décevants de la présidentielle, et surtout ceux des législatives permettent aux opposants internes de Marine Le Pen de faire ressortir ce clivage publiquement […] Il existe aujourd’hui un clivage majeur entre les tenants d’une ligne libérale et ceux d’une ligne étatiste”.

Ce clivage apparaît désormais au grand jour. D’abord sur la question de la sortie de l’euro, vieille dissension interne et maintenant avec la question de l’immigration. Jeudi dernier, un article du journal l’Opinion révélait les propos de Sophie Montel, une proche de Florian Philippot, tenus la semaine dernière au bureau politique du parti : “le discours sur l’immigration peut être perçu comme anxiogène”, “des gens sont encore effrayés (…) en pensant qu’on va virer tous les étrangers si on arrive au pouvoir”. Relayé par le vice-président du FN et d’autres élus qui lui sont proches sur leur compte twitter, l’article en a fait remuer plus d’un : “Cette position n’engage que madame Montel…”, répond sur Twitter, le député Louis Aliot. Le débat continue, Sophie Montel assurant qu’il s’agit de “réfléchir sur la forme”, pas “le fond de la question”. Le secrétaire général du FN, Nicolas Bay, vient à son tour, mettre les pieds dans le plat, en ressortant un sondage qui indiquait que l’immigration était la première motivation du vote de leurs électeurs. C’est même un “choix de civilisation”, renchérit Julien Sanchez, maire de Beaucaire dans le Var.

Ces deux lignes politiques peuvent-elles tenir au sein d’un même parti ? “A terme, une scission est possible”, commente la Doctorante à l’Université Paris 8 Vincennes Saint-Denis. Mais “Qui dit scission, dit affaiblissement dans l’espace public : dilution de l’électorat, perte de moyens financiers, etc… De plus, les électeurs n’aiment pas que les partis lavent leur linge sale en public”.

Le FN face au volet judiciaire

Si le Front national souhaite éviter de laver leur sale en public, peut-être que la justice se chargera de le faire. Marine Le Pen et son parti sont actuellement embourbés dans deux affaires.

D’abord, le FN est en attente d’un procès sur les financements des campagnes de 2012, qui est attendu ces prochains mois – si Marine Le Pen n’est pas directement citée, son parti est mis en examen. Ensuite Marine Le Pen avait promis de se rendre devant les juges à la suite des échéances électorales dans le cadre de l’enquête sur les assistants parlementaires européens.

Pour Anaïs Voy-Gillis, également auteur de L’extrême droite en Europe : divergences, résurgences et convergences, qu’il soit mis en examen ou pas, cela ne change rien :

“Le parti va ressortir la théorie du complot. Le FN n’est pas coupable, c’est le système qui génère des attaques pour le décrédibiliser. Marine Le Pen a ressorti ce discours régulièrement avant les élections si bien que son électorat ne semblait pas du tout impacté par les différentes affaires”.

Le FN au bord de la faillite

Mais les ennuis ne s’arrêtent pas là pour Marine Le Pen et son parti ; le Front national fait face à une situation financière catastrophique : complètement à sec depuis la fin des échéances électorales de 2017, il aurait un trou de 4 à 5 millions d’euros dans la caisse. Si le trésorier du parti, Wallerand de Saint-Just, refuse de confirmer le chiffre, plusieurs cadres du mouvement admettent au JDD que “le manque” est “de cet ordre-là”. Marine Le Pen a même envoyé courriers et ­e-mails à l’ensemble de ses militants, adhérents et sympathisants pour les inviter à souscrire un “emprunt patriotique”, avec des sommes allant de 1.500 euros à… 75.000 euros !

L’autre épée de Damoclès qui plane au-dessus de la tête du FN, c’est la faillite pure et simple. Avec 500 000 voix perdues entre les élections législatives de 2012 et 2017, le parti de Marine le Pen perd une recette estimée à environ 745 000 euros par an ! Sur l’ensemble de la législature, cela représente une baisse d’environ 3 millions d’euros.

Comme un problème n’arrive jamais seul, le parti doit faire face à des échéances financières importantes. Dans les cinq années à venir, le FN devra déménager de son QG à Nanterre, rembourser le prêt de 6 millions d’euros octroyé par Jean-Marie Le Pen à sa fille pour la campagne présidentielle et enfin, rétrocéder l’emprunt de 9 millions d’euros contracté en 2014 auprès de First Czech-Russian Bank, un établissement tchéco-russe qui serait en liquidation.

Pour s’en sortir, le FN devrait “ très certainement faire appel à des financements étrangers”, estime la membre de l’Observatoire Européen des Extrêmes. “Il y a également un certain nombre de micro-partis qui gravitent autour du FN et dont on ne connaît pas les fonds”.

Enfin, il ne faut oublier non plus que dans le cadre de l’enquête sur les assistants parlementaires européens, ce dernier réclame au parti près de 5 millions d’euros de dommages et intérêts.

Entre les divergences internes, les affaires judiciaires et les comptes complètement vides, le FN peut-il exploser ? Pour Anaïs Voy-Gillon, la réponse est non : “Dans l’immédiat, je pense que Marine Le Pen va tout faire pour conserver son parti car elle sait que sa ligne reste la meilleure actuellement”, avant de conclure : “ Ce qui va se passer n’est pas évident à prédire”.

Pablo Agnan