Les jeunes de banlieues boudent les urnes

 

La clôture des inscriptions sur les listes électorales a eu lieu le 31 décembre 2016 et un constat s’impose: une augmentation exceptionnelle du nombre des inscrits par rapport aux années précédentes. Contrairement à ces dernières décennies qui ont vu la France plonger dans un abstentionnisme profond, cette explosion des inscriptions sur les listes électorales fait figure d’arbre qui cache la forêt car cette inscription massive se comprend à l’orée de l’élection présidentielle de 2017.

 jeunes, banlieue, urnes, présidentielles, nous, présidentEn France, depuis une trentaine d’années, au fait d’enquêtes nationales, l’abstention est en constante augmentation, notamment dans les banlieues défavorisées où des pics peuvent atteindre jusqu’à 50%. Derrière ce chiffre se cache une vérité : les jeunes de – 25 ans des banlieues défavorisées sont la grande majorité des personnes qui ne votent pas. Non seulement, ils ne se déplacent pas pour s’inscrire sur les listes électorales mais en plus se désintéressent totalement de leur devoir de citoyens.
Ce taux important des jeunes des banlieues qui ne votent pas est en progression continue depuis les élections de 1981. On observe un changement radical, l’intérêt politique se raréfie et le taux d’abstention poursuit sa progression.

Pourquoi cette désaffection ? Pourquoi les jeunes des banlieues défavorisées ne votent pas ou plus ?

Avant 1981, les quartiers populaires sont majoritairement plus participationnistes que l’ensemble de la nation. En l’espace de quelques scrutins, leur place dans la géographie de la mobilisation électorale s’inverse complètement.

Plusieurs freins à la mobilisation électorale chez les jeunes

Problème d’inscription : L’exclusion électorale des jeunes des milieux populaires est due, en partie, à un problème d’inscription confirmée par Céline Braconnier, coauteur de « La Démocratie de l’abstention », il subsiste encore aujourd’hui, auprès des jeunes concernés, un « vrai problème de compréhension et d’information » du processus d’inscription.

Incompréhension : Diako Diakité, 22 ans, étudiant à la faculté de Saint-Denis a accepté de nous recevoir dans le hall de son immeuble à Sevran. Il exprime un dégoût de la classe politique : « Ils ne nous comprennent pas, ils sont totalement hors de la réalité ! (Les politiques) ».

Démarches compliquées : dans la cité des Cosmonautes à Saint-Denis, par exemple, le corps électoral du quartier a perdu le tiers de ses membres en l’espace de 25 ans. Il est passé de 719 potentiels votants en 1977 à 490 en 2002. La raison de cette baisse s’explique par le fait que les jeunes accomplissent de moins en moins fréquemment la démarche d’inscription sur les listes électorales.

Nomadisme : avant de rejeter l’appareil politique, Diako avait entrepris des démarches pour s’inscrire sur les listes électorales. Après avoir obtenu sa carte électoral, il n’a pas pu se rendre dans son bureau de vote à cause de déménagements successifs qui le condamnent à faire 100 km pour aller voter. Une situation fréquente chez les jeunes de banlieue, souvent contraints de changer régulièrement de domicile. On les appelle les « malinscrits » et ces « malinscrits » représentent un quart environ des inscrits sur les listes électorales.

Si les tendances actuelles se prolongent, la France pourrait basculer dans la catégorie des démocraties de l’abstention (où l’abstention serait l’attitude majoritaire).

Lors des dernières élections législatives en France, les différentes enquêtes ont confirmé qu’en vingt ans, l’abstention a augmenté de vingt points et touche particulièrement les jeunes des quartiers difficiles français.

Des facteurs sociologiques

Beaucoup de jeunes Français d’origine étrangère, qui constituent une part importante de la population des quartiers populaires, ne se sentent pas français à part entière. Une des raisons souvent citées par les jeunes « on n’est pas reconnus comme français ».

Dans le cadre familial, ces jeunes qui ont souvent des parents nés à l’étranger, le devoir citoyen est peu abordé voire pas du tout. Une des raisons, c’est que les parents ne peuvent pas voter aux élections et les élections municipales ne sont pas ouvertes aux votes des étrangers même s’ils sont impliqués dans la vie de la « cité » avec l’obligation par exemple de payer les impôts locaux.

Cette non-implication est confirmée par Céline Braconnier et Jean-Yves Dormagen : les parents de nationalité étrangère entretiennent un rapport très distant à la politique française. Pour l’élection présidentielles de 2002, près de la moitié des étrangers (43,6 %) ignoraient de quelle élection il s’agissait précisément.

Le culte de l’invisibilité : Dans un entretien, Yacine, 21 ans, résidant dans des logements sociaux du 18ème arrondissement de Paris depuis bientôt dix ans. Enfant de père algérien et de mère franco-algérienne confirme qu’il n’a jamais voté. Il explique que la politique ne l’intéresse pas : « Je n’ai jamais été sensibilisé à la politique, mes parents avaient d’autres priorités et moi aussi ». Cette distance à l’action politique le contraint à une totale méconnaissance de la réalité électorale et de ses enjeux. Les parents du jeune homme sont arrivés en France très tardivement et ont choisi d’adopter une posture de retrait vis-à-vis de la politique hexagonale. La « discrétion » est l’attitude de ceux qui espèrent ainsi que leur présence sera moins visible, donc moins dérangeante et mieux tolérée. Yacine, issue de la deuxième génération, a hérité de cette posture et éprouve à l’égard de la France en général, un rejet : « Comment aimer un pays qui a refusé de respecter mes parents ? ».

Le terme « intégration » ne veut rien dire : on ne peut plus parler d’intégration aujourd’hui, car ce terme usité pour les grands-parents et parents qui n’étaient pas nés en France n’a plus aucun sens pour des personnes qui ne connaissent que la France et qui sont nés dans ce pays. C’est une génération multiculturelle mais bien française. En effet, ces jeunes sont français depuis deux, voire trois générations. Français, ils ne connaissent en majorité que la France. L’intégration n’a donc aucun lieu d’être. En revanche, c’est le désir d’appartenance qui est nécessaire et pour cela tout passe par l’éducation et le développement de ces quartiers à l’abandon.

Chômage, pauvreté, quartiers détériorés, ces constats ont engendré des citoyens de seconde zone qui ne votent pas et pour répondre à cette désaffection, certaines associations comme l’association « citoyen » des quartiers nord de Marseille cherchent à inscrire une majorité de jeunes des quartiers nord de Marseille sur les listes électorales. Les moyens en leur possession peuvent se résumer en un mot : pédagogie.

Comment répondre à cette abstention des jeunes issus des classes populaires ?

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Les solutions pour que les jeunes des banlieues difficiles participent aux élections et répondent à l’un des devoirs du citoyen passent par la pédagogie.

En effet, elle est nécessaire mais elle doit être accompagnée par la mise en place d’un allègement des démarches pour s’inscrire sur les listes électorales.

La pédagogie est déjà utilisée par des associations qui poussent les jeunes des banlieues à s’inscrire sur les listes électorales en leur expliquant que ce n’est qu’en votant qu’ils peuvent participer à leur avenir et décider sans que l’on décide à leur place. En parallèle, plusieurs villes françaises ont mis en place dans certaines universités des inscriptions aux listes électorales. Ce n’est plus le jeune qui se déplace mais la mairie.

Au-delà de la pédagogie, le chômage, la pauvreté, le déclassement et le sentiment d’appartenance à une communauté nationale doivent être résolus pour que le jeune de banlieue franchisse le pas et participe à son devoir de citoyen en votant. Tant que ces problèmes ne seront pas résolus, l’abstention des jeunes des quartiers difficiles ne peut pas s’infléchir et ça, c’est le travail des politiques mais aussi des médias.

Jules Montané

Eva Bensaadi