Thierry Schaffauser, le mal-aimé des législatives

À 34 ans, Thierry Schaffauser est un militant français LGBT et pour les travailleurs du sexe. Il se définit comme écologiste politique. Il devait se présenter aux législatives aux côtés de Douchka Markovic, mais il a été désinvesti. Ensemble, nous avons discuté de cette polémique, de ses projets futurs, de la France Insoumise et d’auto-détermination des genres. 

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L’affiche polémique d’EELV

Pour les législatives, Thierry Schaffauser devait être le suppléant de la candidate EELV Douchka Markovic, dans le 17ème circonscription de Paris. Mais les choses ne se sont pas passées comme prévues : après la publication de la photographie officielle sur les réseaux sociaux, où les deux candidat apparaissent travestis, la candidate aurait changé d’avis et aurait demandé à Thierry Schaffauser de faire une nouvelle photo. Récit.

  • Il y a un mois, vous avez été désinvesti des législatives par les écologistes, alors que vous étiez candidat en tant que suppléant dans la 17ème circonscription de Paris. Comment avez-vous vécu cet événement ?

Ce qui me surprend, c’est que EELV a vraiment régressé par rapport à l’époque où j’ai rejoint les Verts, il y a 10 ans. J’ai rejoint ce parti en 2008, parce que je voulais soutenir Pascale Ourbih, qui était une candidate EELV transgenre à Paris. Petit à petit, je me suis rendu compte que j’étais écologiste sans le savoir, parce que je pense que la minorité est une composante essentielle de l’écologie politique. Notamment par rapport au fait d’accepter tout le monde, et de reconnaître les revendications des minorités.

C’est une façon de pensée, et un fonctionnement démocratique pour ne pas que les majorités écrasent les minorités, que ce soit au niveau de la politique comme au niveau sociétal. Le fait d’avoir une action de travestissement comme acte politique, c’est quelque chose, qui, je pense, il y a dix ans, serait passer. Donc ça m’étonne qu’aujourd’hui on en arrive à cela…

Ça m’étonne, oui et non, parce qu’on est dans une période de crise où l’écologie politique est très fragile. Je pense à cause des mauvais choix stratégiques, comme celui de ne pas avoir de candidat aux présidentielles. C’est forcément mauvais pour les législatives qui suivent. Le fait de toujours courir derrière le PS, ça décourage les électeurs à voter écolo, si c’est pour se rallier à eux. Tout ça fait qu’on est dans une période un peu difficile. De plus, je pense que des personnes ont eu peur.

Lors de ces élections, l’objectif d’EELV était d’avoir le plus de circonscriptions possibles à 5% pour, au moins, rembourser la campagne, puisqu’on va perdre beaucoup d’argent suite à ces élections. C’est sans doute la raison pour laquelle certains ont pensé que le visuel d’une affiche avec une performance de genre (Douchka est également travestie), je pense que certains ont fait pression pour que l’affiche disparaisse et qu’elle ne suscite pas de moquerie qui viennent de nos ennemis politiques.

 Pour moi, c’est une décision homophobe

C’est dommage qu’au lieu de soutenir une idée, on en ait peur, qu’on ne nous prenne pas au sérieux et qu’on perde des voix. Pour moi, c’est une décision homophobe : si on défend une minorité, on la défend jusqu’au bout, et pas pour des raisons électoralistes. Même si ce n’est pas une homophobie viscérale, ils s’appuient sur des représentations discriminantes. Et au lieu de les combattre, ils préfèrent se dire qu’il ne faut pas faire de vague. On demande donc au candidat travesti de s’invisibiliser, ce que j’ai refuser de faire. Et j’ai été puni pour ça.

  • Cette photo était donc destinée à être utilisée en tant que photographie officielle pour votre circonscription ?

C’est à ce moment que Douchka Markovic m’appelle pour refaire une photo

Oui. Le jour du shooting, on a fait la photo comme tout le monde, il n’y avait pas d’autre photo envisagée pour l’affiche. À quelques jours du dépôt du matériel de campagne en préfecture, au moment où tout le monde commence à poster les affiches sur leur compte Twitter, que je décide de le faire également.

C’est à ce moment que Douchka Markovic m’appelle pour refaire une photo. Sauf qu’à ce moment-là, je ne suis plus à Paris. C’est donc compliqué pour moi de refaire une photo ! Je lui dis également que les arguments homophobes, il faut les envoyer paître ! Après, c’était par message et pas par téléphone, donc ça a peut être créer des quiproquos.

Elle, elle l’a pris comme si je voulais lui imposer la photo, mais non, le parti avait tout pouvoir de valider l’affiche ou non. Au lieu d’arranger les choses, j’ai subis une campagne de calomnies en interne. On me disait que j’avais fabriquer un fake, que c’était dans le but de nuire au parti… Du coup, j’ai été désinvesti. Et je pense qu’il y a également des personnes dans le parti qui se sont servis de cette histoire pour que je sois désinvesti.

  • Pourquoi ?

Parce qu’ils combattent les idées que je défends depuis très longtemps. Défendre les droits des travailleurs du sexe, ou même les droits des personnes transgenres, je pense que ça dérange !

  • Quelles sont vos relations aujourd’hui avec votre ex-titulaire Douchka Markovic ?

Je n’ai pas eu de contact avec elle depuis cette histoire.

En politique l’art de la réconciliation est très importante, mais là je ne sais pas ce que ça va donner. Après, moi, je n’ai rien contre elle, même si je regrette ses choix.

  • Maintenant que vous n’êtes plus candidat aux législatives, quelles sont vos projets en tant que militant ?

Je ne sais pas trop… Je ne sais même pas ce que EELV va devenir donc c’est un peu compliqué de me positionner par rapport à ça. Je sais qu’il y a des débats, certains veulent rejoindre les courants Hamonistes, d’autres veulent rejoindre la France Insoumise de Jean-Luc Mélenchon…

Moi, ni l’un ni l’autre ne m’intéressent, je crois plutôt en l’idée d’une écologie indépendante. C’est vrai que maintenant une galaxie de partis se créée. Maintenant, moi, est-ce que je vais continuer sous un parti politique ? Je ne sais pas. C’est vrai que l’intérêt d’EELV, c’est que c’est un parti qui avait un pied dans l’institutionnel et dans le mouvement social. À partir du moment où EELV n’a plus d’élus, c’est vrai que l’intérêt est un peu moindre. Peut-être que je devrais donc me reconcentrer sur les organisations avec lesquelles je travaille, notamment le syndicat du travail sexuel.

  • Qu’est-ce que vous attendez de ces législatives ?

Pas grand chose. J’observe et j’attends de voir ce que ça va donner. Je m’attends à un résultat qui sera la suite logique des présidentielles, et qui ne me satisfera pas. En même temps, l’ancienne assemblée ne me satisfaisait pas non plus *rires*.

Le seul avantage que je trouve à tout ça, c’est que ça dégage plein de vieux pourris. Le problème, c’est que ça va en créer de nouveaux. Tant qu’on aura pas régler le problème des conflits d’intérêts avec des liens de subordinations entre les élus et leurs assistants… La démocratie ne sera qu’un simple mot. De ce que je vois, à l’intérieur des partis, les gens sont quand même prêts à voter à l’inverse de leurs convictions simplement parce qu’ils sont liés et dépendants à d’autres sphères de pouvoirs. À partir du moment où les gens ont peur de perdre leurs revenus en fin de mois, ils vont voter comme les chefs leurs disent de voter, et pour moi, ce n’est pas ma vision de la démocratie.

Et le problème est que dans tous les partis c’est comme ça ! Pour l’instant, je ne pense pas qu’on ira vers une amélioration. Rien que l’idée de gouverner par ordonnance, c’est la preuve pour moi qu’on va de plus en plus vers un régime présidentialiste et de moins en moins démocratique. Donc, forcément, je n’ai pas d’attentes particulières.

  • Vous m’avez dit tout à l’heure que vous ne vous sentiez proche ni de Hamon, ni de Mélenchon. Pourtant, La France Insoumise défend des idées qui peuvent être similaires à celle des Verts. Pourquoi vous ne vous sentez pas proche de ce parti ?

C’est une bonne question parce qu’il est vrai que La France Insoumise a fait beaucoup de progrès sur les questions environnementales. Notamment la question de la souffrance animale ou de l’anti-productivisme, même sur le nucléaire… Je pense que c’est grâce à l’apport d’anciens écolo qui les ont rejoint.

Néanmoins, selon moi, l’écologie politique ne peut pas se réduire aux questions environnementalistes. Souvent, on fait cet amalgame assez réducteur. On pense que l’écologie politique est égale à l’environnementaliste. Alors que l’écologie politique c’est quelque chose de beaucoup plus large.

La question des minorités, par exemple, est censée être centrale. Il y a également la question du régionalisme, du fédéralisme, le respect du droit local, etc. Ce sont des questions avec lesquelles Jean-Luc Mélenchon n’est pas d’accord. De même pour ses positions sur la Russie et la Syrie, je pense que ce ne sont pas forcément les bonnes analyses.

Donc voilà : sur la question internationale, il y a des différences, ainsi que sur les questions des minorités. En tant que travailleur du sexe je peux dire que Mr Mélenchon est pour la pénalisation des clients et l’abolition de la profession. Personnellement, je ne pense pas qu’on résout des problèmes sociaux par des mesures policières ou carcérales.

Donc, ça fait quand même pas mal de différences. De plus, il a un côté paternaliste, un peu universaliste. Sur la laïcité, également, due sûrement à son éducation catho. Personnellement, je considère que le droit d’exister et d’être visible dans l’espace public est quelque chose d’important à défendre. Les minorités n’ont pas à s’intégrer au modèle dominant de tel ou tel pays. Je défends l’idée que les gens puissent mettre un string ou une burka à la plage, c’est leur problème.

Pour quelqu’un de gauche, je trouve ça dommage de reprendre ce truc très fanco-français, parce que dans le reste du monde ça ne pose pas de problème comme ça en pose en France. Toutes ces raisons font que je ne peux pas adhérer à ce mouvement politique là. Évidemment, il y a quand même beaucoup de similarités, et il y aura des alliances à faire. Moi, dans ma circonscription, au deuxième tour c’est Insoumis contre En Marche : je vais voter pour les Insoumis.

  • Pouvez-vous me décrire une des choses pour laquelle vous militez, et que vous aimeriez le plus voir se réaliser dans le meilleur des mondes ?

Je pensais peut-être porter la question de l’auto-détermination des genres, puisque c’est quelque chose qui est très peu ou pas du tout porté en politique. Ce que j’entends par-là, c’est de ne pas assigner de sexe à la naissance aux enfants. On pourrait considérer laisser aux enfants le choix de leur sexe, lorsqu’ils auront la maturité de se connaître réellement. Voire même ne jamais se genrer de leur vie, puisqu’il y a des personnes qui sont intersexes ou androgynes, ou intergenres, et qui n’ont pas forcément envie de rentrer dans cette binarité homme/femme, qui pour moi est une construction politique.

On pourrait considérer avoir un sexe neutre de la naissance à la puberté, jusqu’au moment où on décide de se genrer, et que ce ne soit ni l’état, ni le corps médical, ni les parents, qui décident le sexe à la naissance. On pourrait croire que cette question ne concerne que les minorités de genre, mais non, cette question concerne tout le monde. Je pense que même les femmes en général subissent du sexisme à cause d’un conditionnement créé dès la naissance, avec des codes couleur, des codes de vêtements… Que l’on retrouve plus tard, dans le milieu du travail par exemple, où là, les femmes vont être plus opprimées que les autres, comme les minorités sexuelles. Bien entendu, sur cette question, je doute qu’il y ait une majorité au parlement à l’heure actuelle. Mais j’aurais au moins aimé qu’un débat puisse se créer dans la société sur ce qu’est la construction sociale du genre.

 

Margot Rousseau